Lors de différents échanges que j’ai pu avoir avec des proches ou des connaissances, c’est souvent le même discours qui surgit: « nous sommes d’accord, mais ce qu’il faut c’est consommer moins de viande et aller l’acheter chez des producteurs indépendants loin des grands supermarchés ! »

Les consommateurs ont ainsi le sentiment que manger local et soutenir les agriculteurs, c’est merveilleux. On retrouve cet air d’antan de nos (arrières) grands-parents, bien avant l’industrialisation.

Nous sommes tous d’accord, le mouvement animaliste est de plus en plus présent dans la conscience des gens et dans les médias, de plus, les différents mouvements pour le climat sont également grandissants. Encore une fois, grand nombre d’entre nous souhaitons agir et consommer mieux. Que ce soit pour notre santé, la planète ou les animaux.

Mais depuis quelques temps, je trouve que l’argument de « consommer moins de viande, mais mieux » prend de l’ampleur. Je me pose régulièrement la question : serait-ce le prochain grand combat des mouvements en faveur des animaux ?

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Selon moi, nous nous éloignons toujours un peu plus de la notion du spécisme et des choix éthiques.

Difficile parfois lors de grands débats de faire valoir cet argument, alors que nous avons l’impression que les gens prennent doucement conscience de la situation. C’est rassurant de se dire qu’enfin nous pouvons entrevoir une petite prise de conscience et l’on est tenté de se dire que c’est plus facile de les faire transiter en les accompagnant afin d’améliorer leurs habitudes. Consommer des animaux qui ne sont pas issus de l’élevage intensif, c’est mieux ?!

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Et oui ! C’est mieux d’aller au marché plutôt qu’à la Migros, tout comme c’est “mieux” de manger de la viande qui provient de la ferme du coin et qui sort de l’abattoir de campagne, plutôt que celle qui provient d’une grande usine comme Micarna.

“Les abattoirs BIO ou éthiques n’existent pas” – enquête de l’association PEA

L’élevage industriel commence à dégoûter et les diverses enquêtes qui ont eu lieu en Suisse romande notamment font réagir. Bien évidemment, il reste encore un gigantesque travail, mais qui n’a jamais entendu que consommer local et comme avant c’est LA SOLUTION pour un avenir durable ?

J’ai souhaité développer mon questionnement, et j’en ai discuté avec Joseph Jaccaz, militant antispéciste qui est également membre de la rédaction. Voici ce qu’il en pense.

L’écologisme humaniste légitime la mort des autres animaux

« L’idée de ce petit texte est d’expliquer succinctement qu’il est possible de tuer des animaux sans causer de dommages significatifs à l’environnement. Je pense qu’il est urgent d’arrêter de concevoir ces arguments écologistes (et de santé) comme l’alpha et l’oméga de la lutte, comme si un monde végane serait par essence un monde plus vert, tout simplement car cela est faux.

Le mouvement pour le droit des animaux utilise souvent des arguments de santé et des arguments environnementaux pour justifier de cesser l’exploitation des animaux non humains, c’est la faute au mouvement véganiste et à certains documentaires fallacieux et incohérents comme Cowspiracy par exemple.

Visionnés des millions de fois et visible partout, ce documentaire constitue l’épine dorsale de tout un pan que je souhaiterais voir disparaître le plus rapidement possible au sein du mouvement animaliste. En effet, je pense que pour la société spéciste, ce dernier permet de justifier cette domination sur les autres animaux, du moment qu’il serait neutre d’un point de vue environnemental.

Tout d’abord, l’élevage et la pêche, à cause de leur intensité sans précédent causent effectivement des dommages à l’environnement, c’est vrai.

L’ampleur de l’élevage fait qu’aujourd’hui c’est l’un des principaux facteurs anthropiques d’émissions gaz à effet de serre, de déforestation et de pollution des eaux. Il en est de même pour les aspects sanitaires, ou le lien entre cancers et consommation de chaires animales est avéré et reconnu.

En général, ces faits sont utilisés par les associations véganistes pour amener au fait que le mode de vie végane (dans un monde capitaliste) serait le moins polluant, partout, tout le temps et pour tout le monde.

De l’autre côté, les arguments environnementaux donnent à ceux qui défendent le spécisme à une forme d’exploitation vertueuse pour l’environnement. Où le « manger moins » serait le mieux, où une demi-mesure, un retour aux sources serait souhaitable, avec comme l’unique ennemi serait cette mondialisation galopante. Je pense que ces arguments environnementaux et de santé sont souvent utilisés par les deux camps, de manière fallacieuse, et le but de cet article est d’expliquer que cela ne fait que polluer le débat sur les questions animales.

En effet, et je pense que cela doit être intégré de la part du mouvement animaliste : il est possible de manger des animaux, sans causer de dommages significatifs à l’environnement et à la santé !

En vulgarisant à fond, si l’on va dans la forêt, une fois tous les deux ans pour y tuer un hérisson, l’impact environnemental de la mort de ce hérisson est qualifiable de nul. De la même manière, il est peu probable qu’on développe un cancer si l’on mange un hérisson tous les deux ans.

Cependant, tous les deux ans, c’est un individu sensible, ne voulant pas être tué, ayant sa propre vie, ses propres intérêts, des proches, une famille, qui sera mis à mort, alors que cela ne répond à aucune nécessité ni besoin…

Mais sortons de ce cas fictif et prenons un cas concret : la Ferme de Budée. Située au centre de Genève, cette ferme cultive quelques terres, et exploite quelques individus pour la production de fromage notamment.

D’une certaine manière, on peut dire que cette structure est en résistance face à un monde en constante urbanisation et offre une alternative moins bétonnée de la manière dont nous nous approprions l’espace. En ce sens, je pense que la ferme de Budée est intéressante. Cependant, de manière constante, quelques individus sont exploités, leurs petits sont retirés de leur mères, puis seront mis à mort tôt ou tard, soit car il n’est pas rentable de les exploiter, soit que la petite taille de cette structure ne permettant pas de les garder vivant.

Ainsi, dans cet exemple, l’impact environnemental de cet espace peut être qualifié de positif, puisqu’il lutte contre la bétonisation galopante de notre société, mais au prix de la mort de plusieurs individus chaque année, pour y réaliser, entre autres, une source de profit.

Un autre exemple toujours dans le même territoire serait celui de la chasse. La chasse est interdite depuis 1976 après une votation populaire, sauf des tirs de « régulation ». L’objectif ici n’est pas de parler de ces tirs de « régulations », mais plutôt de montrer que la situation actuelle n’est absolument pas le résultat de la prise en compte des intérêts des animaux sauvages.

En effet, ce sont bien les considérations écologiques et anthropiques qui ont participé grandement à l’interdiction de la chasse sur la totalité du Canton de Genève. Les motivations étaient de préserver la plus grande biodiversité possible, tout en maximisant le confort et la sécurité des habitants humains de la région, en supprimant les coups de fusils dans les forêts.

Etant donné que les cannes à pêche sont silencieuses et que les poissons sont les grands oubliés de la cause animaliste (car ils ne crient pas, sont silencieux et car leur sensibilité a longtemps été mise en doute), la pêche est encore autorisée sur le canton.

Or, je ne vois pas en quoi la pêche devrait bénéficier d’un traitement de faveur, dès lors que l’on s’attache à observer les intérêts des animaux victimes de ces activités humaines. La pêche, comme la chasse, c’est de la traque, du combat, de la peur, et dans tous les cas, pour le poisson perdant, c’est le couteau planté que se finira sa sortie de l’eau.

En fait, avec un prisme simplement écologiste et humaniste, les intérêts des autres animaux ne seront jamais réellement mis dans la balance. Ils ne seront pris en compte simplement là où ils entrent en contact avec nos activités et nos pratiques humaines.

Il faut, je pense, s’attarder lourdement à une vision de l’environnement qui prend aussi en compte les intérêts des autres animaux, en privilégiant le sort des individus au sort des espèces.

Car dès l’instant où l’on se met à raisonner ainsi, nous sommes plus factuels et plus pertinents. Certes, l’élevage est une source immense de pollution, mais ce sont surtout les structures industrielles. Il existe des petites exploitations qui ne causent que peu, voir pas de dommages à l’environnement. De la même manière, il existe des activités humaines exploitant des animaux qui ne provoquent peu, voir pas de dommages à l’environnement.

Seulement, à chaque fois, les animaux concernés sont asservis, sont esclaves de la situation et finissent avec un couteau planté dans la carotide ou avec une balle dans la peau, tôt ou tard, et c’est cela qu’il faut combattre.

Dès lors que l’on conceptualise son steak comme un animal mort, les arguments éthiques prennent le pas et seront toujours les plus puissants pour défendre celles et ceux que notre société silencient.

La viande écolo existe certainement, la pêche responsable, peut-être bien. Mais comme les chalutiers et les abattoirs ne servent qu’à dispenser le meurtre d’individus ne voulant pas la mort, la viande heureuse n’existera jamais. »

Et toi, comment réagis-tu face à ces arguments ? Qu’en penses-tu ? La question est ouverte ! Alors n’hésite pas à nous donner ton avis dans les commentaires.

Bibliographie en lien : 
Voir son steak comme un animal mort, par Martin Gibert ;
Les véganes vont-ils prendre le pouvoir ? par Thomas Lepeltier.

Photo d’illustration: L214 – Marche pour le climat à Nantes

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A propos de l'auteur-e

Keziah Perez
"La sensibilité n'est pas une fragilité, c'est l'incapacité de rester superficielle, c'est aller toujours au fond des choses, des émotions, des personnes. C'est remettre en question ce qui nous entoure et partager le meilleur autour de nous."

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