Entre les stories d’animaux bondissants, sauvés de l’abattoir et postées sur Instagram, et la réalité de la vie quotidienne aux côtés d’êtres fragilisés demandant des soins constants, il existe de multiples facettes aux sanctuaires et refuges d’animaux.

Il en existe des centaines à travers le monde, et plusieurs en Suisse romande et allemande. Cependant, le rôle, voire parfois l’existence même de ces sanctuaires peut faire débat au sein du mouvement antispéciste, d’un point de vue stratégique et économique notamment.

D’autres au contraire mettent en avant l’utilité de ces lieux comme des exemples de transition pour les éleveurs. Ou une chance de se familiariser avec ces animaux d’élevage que l’on défend, mais que l’on ne côtoie pour ainsi dire jamais, le mouvement animaliste provenant principalement des milieux urbains.

Recréer le lien animal humain – animal non humain, hors de l’exploitation

Majoritairement confinés aux villes, les antispécistes peuvent se faire reprocher leur manque de lien avec la “réalité de la campagne“, et sont taxés parfois par les éleveurs·ses de “citadins déconnectés“.

En effet, il peut être difficile de se représenter la quantité de travail et les difficultés que peut représenter la prise en charge d’un grand groupe d’animaux “de rente”, si notre contact avec des animaux non humains se limite à caresser quelques chats, promener des chiens, ou observer des pigeons picorer du pain dans les rues bondées d’une ville.

On peut tout à fait lutter pour les droits des animaux, sans vraiment s’investir dans un contact direct avec ceux-ci. La question peut se poser: est-ce pertinent de ne pas prendre le temps de se connecter vraiment à celles et ceux que l’on défend ?

Charles Mittempergher, activiste et bénévole au Refuge la Bouche Qui Rit (Martigny), se confie à ce sujet : « Ma motivation pour refuser le spécisme et l’objectification des animaux n’était pas un “amour énorme” des animaux, mais une question politique de justice. Du même principe que je n’ai pas un amour particulier pour les enfants indiens qui fabriquent des t-shirts, mon boycott était plus politique et pragmatique qu’émotionnel. »

Charles et Colette, une pensionnaire du Refuge La Bouche Qui Rit à Martigny.

Amener son aide à un refuge peut alors ouvrir une porte inattendue.Après avoir passé quelques jours à ramasser du crottin, à nettoyer le terrain, à nourrir et à donner à boire à tous les pensionnaires du refuge, Charles a « vraiment senti ce que voulaient dire tous ces éleveurs et toutes ces éleveuses quand elles disaient aimer être avec les animaux et s’en occuper ».

Participer à la vie d’un refuge antispéciste nous permettrait-il de nous mettre droit dans les bottes des éleveurs, pour ainsi réellement mieux comprendre l’une des facettes de la problématique de l’exploitation animale?

Mais d’autres choses peuvent apparaître après avoir passé du temps avec des animaux rescapés, comme une réelle prise de considération de l’individualité de chaque être vivant.

« En voyant régulièrement ces animaux, des liens se créent et celles qu’on appelaient avant “des chèvres” s’appellent désormais Justin, Justine, Watson. Elles passent d’êtres interchangeables à de réelles personnes » poursuit Charles.

Claire Camblain, activiste égalitariste (qui réalise justement une thèse sur les sanctuaires d’animaux dits “de rente” à l’Université de Genève), a passé environ cinq mois en tant que bénévole dans trois sanctuaires différents.

Elle aussi souligne qu’un lien spécial a été établi et que cela a eu un impact sur la façon dont elle considérait les animaux auparavant.

Noeinoeil, survivante de l’élevage en batterie, décédée le 26 mai 2017, à l’âge de 6 ans et demi (environ), en compagnie de Claire

« J’ai vécu de belles amitiés avec certain·e·s, comme avec les humains, il se créé des affinités particulières et il est faux de penser que parce qu’on aime les animaux, et que ce sont des animaux, on va toustes les aimer de la même façon… nous sommes des individus aux personnalités complexes, et il est logique que des affinités particulières se créent ».

Un outil de conversion au véganisme?

Un autre aspect positif souvent mentionné concernant les sanctuaires serait la capacité de ceux-ci à toucher les visiteurs et visiteuses au point de les “rendre” véganes ou du moins, plus conscient·e·s de la cause animale.

Pour Virginia Markus, activiste, auteure et co-fondatrice de l’Association Co&xister, « les sanctuaires pour animaux permettent un vrai travail éducatif […] ; en les côtoyant, ces personnes expérimentent un autre rapport aux animaux, une cohabitation respectueuse, un état d’esprit d’acceptation inconditionnelle de l’être qu’elles auront en face. En accueillant des enfants et des familles, ces lieux peuvent concrètement leur expliquer le parcours de chacun·e des rescapé·e·s, de sorte à participer à la construction potentielle d’un monde meilleur. »

Quant à Charles – qui désormais ne voit plus de jambon dans les supermarchés, mais plutôt les cochons Rocco ou Berthe qu’il a pu côtoyer – est convaincu qu’une « personne carniste qui passe du temps là-bas et qui est vraiment ouverte à une remise en question radicale ressentira la même chose ».

Claire propose une vision plus nuancée: « Il y a plein d’anecdotes de gens qui sont devenus véganes après avoir rencontré des résident·e·s d’un sanctuaire, mais sont-ils restés véganes ? Et la stratégie de la conversion au véganisme est-elle suffisante ? »

Pour elle, l’intérêt des sanctuaires n’est pas de créer des véganes, mais de permettre à des individus qui échappent, d’une manière ou d’une autre au sort qui leur était réservé, de vivre.

Un lieu de paix symbolique

Même si les sanctuaires ne peuvent accueillir qu’un nombre limité de rescapés, en comparaison avec les milliards d’animaux qui n’échappent pas à la mort chaque année, les refuges restent néanmoins un symbole fort de la libération animale.

Selon Virginia, « ces lieux, exempts d’exploitation et de souffrance, permettent à des individus sortis d’élevage et d’abattoirs, de pouvoir goûter à un sentiment de liberté, d’affection et de joie. […] Pour ces derniers, la démarche est précieuse ».

Pour Claire, les pensionnaires des sanctuaires sont certes des exceptions, mais témoignent d’un “bug dans la machine spéciste”. Elle s’explique: « Le fait est que de nombreux individus s’échappent d’élevage ou d’abattoirs, tombent ou sautent des camions, sont saisis par les forces de l’ordre, ou sont exfiltrés par des militant·e·s antispécistes… et ces individus ont besoin de lieux où illes peuvent vivre leur vie de la meilleure des façons possibles. Et les sanctuaires, que ce soit une grosse structure ou le jardin d’un particulier, sont les seuls lieux où cela est possible ».

Berthe, vivant sa vie paisiblement – Crédit photo: Refuge La Bouche Qui Rit

Un hôpital pour animaux… avec ses nombreux frais

Lors de visites sporadiques à ces refuges, on ne peut que sourire en observant ces individus vivre leur vie, enfin et pleinement, sans épée de Damoclès au-dessus de la tête.

Mais il faut garder une chose à l’esprit: nombre de ces êtres ont vécu de terribles moments et sont très souvent blessés physiquement et mentalement. Une part importante du travail auprès de ces animaux est un soin vétérinaire presque constant. Et cela se traduit par de grosses factures mensuelles, qui ne peuvent être payées qu’avec des dons et/ou la vente de produits dérivés.

Charles souligne cette limite économique : « les dons sont une bonne chose, mais si ces lieux se multiplient – ce que je souhaite – il faudra une source continue et assurée de financement qui ne peut pas venir des seules personnes sensibles au sort d’autrui ».

En effet, une réflexion de fond est nécessaire pour imaginer une forme économique plus viable pour ces lieux. Sur ce point, le flou est encore présent, et donc les appels urgents aux dons foisonnent régulièrement sur les réseaux sociaux.

Un exemple de transition pour les éleveurs

Une réflexion de fond concernant le financement des sanctuaires amène diverses pistes, notamment celle du rôle à venir des gouvernements.

Projetons-nous dans le futur. Un futur moins spéciste que notre présent. Les refuges et sanctuaires seront-ils devenus la norme dans les campagnes?

Dans le cadre de l’association Co&xister, Virginia imagine et propose des nouvelles manière du vivre ensemble. Pour elle, il existe réellement une optique de réorientation des professionnel·le·s de l’élevage à travers la transformation d’une ferme en sanctuaire.

D’ailleurs, des exemples concrets de transition d’élevage à sanctuaire existent déjà (on en a parlé ici et sur le webzine) à travers le monde, y compris en Suisse.

Pour pérenniser ces transformations, Virginia propose concrètement « de transposer les subventions auparavant dédiées à la production ». Utopie? Si l’on parle argent, celui-ci est bien là: après tout, les lobbies du lait et de la viande reçoivent chaque année, depuis des décennies, des millions de francs suisses issus de nos impôts, rien que pour la promotion de leurs produits.

C’est le changement de paradigme qui sera bien sûr la principale difficulté. Un certain pouvoir de persuasion, puis de volonté politique seront nécessaires pour obtenir un soutien financier lors de la transition professionnelle d’un éleveur ou d’une éleveuse.

A travers son travail de thèse, Claire y a beaucoup réfléchi : « les sanctuaires sont des véritables laboratoires où s’imaginent et se créent des sociétés antispécistes. Ils fonctionnent comme des hétéropies, c’est-à-dire que ce sont des lieux qui s’opposent à la norme spéciste, mais qui restent inscrits et liés à celle-ci ».

Si pour l’heure ces petites bulles utopiques peinent à se pérenniser, c’est précisément grâce à l’existence de celles-ci que l’on peut commencer à imaginer concrètement une société moins spéciste, en contact direct avec ceux et celles que nous défendons.

Pour soutenir activement un refuge, quelques pistes

Outre offrir quelques heures de bénévolat sur place, il est possible d’aider les refuges en faisant des dons en nourriture, en foin, et bien sûr via des dons financiers ou par le marrainage/parrainage d’un animal.

En ce moment, les besoins en soutien concret ne manquent pas: le sanctuaire 269 Libération Animale a lancé sa cagnotte pour l’agrandissement du sanctuaire ; le refuge genevois Les Groins Heureux cherche activement et urgemment un nouveau logis; le sanctuaire valaisan La Bouche Qui Rit veut acquérir un nouveau terrain.

Pour ces structures, chaque relais sur les réseaux sociaux et chaque don font la différence, même à coup de 5.- chf …alors penses-y 🙂

Image d’illustration: Sandra Higgins & Charlotte

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A propos de l'auteur-e

Luisa
Grande curieuse écolo, amoureuse en cuisine, parfois baroudeuse (à petit budget). Créatrice de vievegane.ch

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