Nous sommes en train de vivre des moments historiques. Le spécisme et le suprématisme humain y sont plus que jamais impliqués.

Notre année 2020 a débuté avec les feux de forêts intenses en Australie, qui nous ont rappelé aussi les précédents incendies immenses en Amazonie. Nous avons enchaîné ces horribles événements par une pandémie. Les mesures de confinement se sont ajoutés à la peur, aux comportements irrationnels, aux discours politiques, aux fous dangereux, aux gourous et aux applaudissements le soir.

Nous sortons à peine de ces mesures de confinement et sous réserve d’une seconde vague, que nous avons amorcé un autre moment. Celui du Black Lives Matter, du conflit entre histoire et mémoire, de la place du racisme dans notre société, des violences policières, des abus du pouvoir, du déboulonnage des statues et des mort-e-s du racisme.

Je ne suis pas compétent pour traiter ni des incendies, ni du confinement, ni du mouvement Black Lives Matter. Mais je trouve important de rappeler que ces choses sont contingentes à notre société, à notre organisation politique et que ces derniers sursauts historiques sont tous liés à notre activité collective et politique au cœur de cette société qui met en avant le suprématisme humain (ou humanisme) comme valeur cardinale.

Alors, au cours de ces événements, m’est venu une réflexion de fond en tombant par hasard sur une photo tirée des émeutes de Minneapolis. Cette photo est celle d’une personne noire tenant dans ses mains, bien en hauteur, une tête de cochon mort.

Ce que fait cette personne est une référence historique. C’est le Black Panther Party qui comparait dans la fin des années 1960 les policiers à des cochons. Cette photo a été récupérée par des militants animalistes et par l’association Anonymous for the Voiceless, ici avec la légende suivante (traduite de l’anglais) : « L’hypocrisie, c’est de protester contre une violation des droits tout en violant les droits des autres. »

 

Crédit image : Anonymous for The Voiceless

 

Autrement dit, cette association dénonce cet acte de brandir la tête de ce cochon mort en disant que l’individu est hypocrite puisqu’il ne serait pas végane. On retrouve là le discours prôné par des personnes antispécistes, comme l’activiste Gary Yourofsky ou le juriste et philosophe Gary Francione: le véganisme ne serait qu’une base morale, vers laquelle nous devrions toutes et tous nous tourner, avant de prétendre être de « bons humains ». Autrement dit, cette personne, même antiraciste, même antisexiste, reste une « mauvaise personne », car non végane.

Est-ce que l’éthique de la vertu, présentée ici par cette association est-elle audible et recevable dans cette société, pour qu’elle change ?

Franchement, non ! Bien sûr, je n’encourage personne à faire ça. Mais il est fort à parier que la personne photographiée n’a pas exploité ni tué ce cochon, il est fort à parier que cette personne est à l’instar de 95% du reste de la population mondiale, consommatrice de viande et ne remet pas vraiment en cause l’exploitation animale et le spécisme.

Cette personne correspond sans doute à 95% de la population. 95% de la population serait donc hypocrite ? Si oui, en quoi l’affirmer serait-il générateur de quelque chose de constructif ? Nous avons suffisamment de compréhension de l’être humain pour savoir que les seules choses que cette image produit sont :

1) de la réactance par les non-véganes, ils comprendront qu’ils sont dans le “mauvais camp”, ceux des hypocrites et des oppresseurs, ils se sentiront insultés et attaqués injustement.

2) un biais de confirmation pour ceux qui sont déjà véganes : eux sont dans le “bon camp”, ils sont de bons humains, même s’ils sont “un peu” racistes ou sexistes.

Dans les faits, en quoi se « servir » de la tête de ce cochon mort pour dénoncer les violences policières serait plus condamnable que les happening animalistes qui récupèrent des animaux morts pour les exposer (allant de la simple exposition jusqu’à des mises en scènes relativement gores)?

Bien sûr, cette personne expose la tête de ce cochon car il le considère très probablement comme inférieur, ce qui n’est pas, par exemple, le cas des militant-e-s de 269life qui mettaient en scène des viscères et des têtes d’animaux. Mais dans les faits, tous ces corps morts sont utilisés à des fins politiques.

Et c’est là où je veux en venir. Ici, ce qui me dérange, c’est que Anonymous for the Voiceless, qui fait face à des problèmes internes de sexisme et de racisme, ayant des énormes soucis de traçabilité des fonds et des problèmes hiérarchiques fondamentaux (le youtuber The Cranky Vegan en parle dans plusieurs de ses vidéos, comme ici et ), se permette de traiter un inconnu d’hypocrite.

Exemple de propos véganistes de Gary Francione, sur son site abolitionistapproach.com

 

La stratégie du « go vegan » repose sur l’éthique de la vertu des individus. Que chacun-e devienne propre dans son être et dans sa propre maison, avant d’aller propager « la bonne parole » ailleurs.

Le problème de cette stratégie est simple : elle n’est pas politique, elle est individualiste. Elle ne veut pas politiser ces arguments et reste ancrée dans des idéaux de pureté, le focus est alors mis sur un individu précis et non pas le modèle de société dans son ensemble.

Ainsi, si tu es végane, tu a une bonne base morale. Peu importe ton engagement antiraciste, ton féminisme ou toute forme d’altruisme. Alors cela veut-il dire que si je suis un nazi mais avec un mode de vie végane, j’ai une base morale suffisante ?

Autrement dit, serait-ce possible alors de voir des gens avec un mode de vie végane et qui militent, tout en étant des admirateurs zélés des bras tendus et des petites moustaches ?

Eh bien oui…

Tout d’abord, historiquement, il est important de rappeler que le mouvement de protection animale n’a pas forcément toujours été très à gauche. Par exemple, la première initiative populaire votée par le peuple suisse en 1893 fut une initiative contre l’abattage rituel. Fer de lance actuel de l’extrême droite, orienté via un discours xénophobe sur le Halal, c’est sur fond antisémite que cette initiative fut votée à l’époque, afin d’interdire la viande « casher ».

 

Initiative contre l’abattage rituel de 1893 en Suisse. Crédit Image : Tribune de Genève

 

Autre exemple en France, en dehors des accointances racistes de Brigitte Bardot, l’extrême droite a toujours eu un discours ambigu sur les autres animaux. Esteban Morillo, la personne ayant été rendue coupable de la mort du militant d’extrême gauche Clément Méric, se trouvait aussi engagée contre la fourrure, dans de nombreuses manifestations, tout en étant membre d’organisation pro-fasciste comme Troisième Voie ou encore les Jeunesses Nationalistes Révolutionnaires.

 

Esteban Morillo lors d’une manifestation anti-fourrure, Crédit image : Paris Match

 

Loin de l’anecdote, l’extrême droite française a toujours su exploiter la cruauté envers les animaux, tout en condamnant la lutte antispéciste. Ainsi, vous trouverez des positions pro-animales chez certaines personnes du Rassemblement National (ex-Front National), afin de faire de l’électoralisme, et d’essayer de donner un visage sympathique du parti, tout en dénonçant les militant-e-s qui luttent pour visibiliser le spécisme et l’exploitation animale dans son ensemble.

L’essentialisme et la stratégie du “go vegan” : les deux faux amis de la libération animale ?

Nous retrouvons d’ailleurs, et c’est un point commun non négligeable mais plutôt inattendu, un lien entre les personnes d’extrême droite et néo-nazies et les personnes fanas des croyances New-Age: c’est le naturalisme prescriptif. En effet, c’est par la croyance en l’idée de Nature, par essentialisme que les néo-nazis peuvent prendre parfois position en faveur des animaux non humains, tout en provoquant la haine d’autre populations humaines.

Ce seraient par exemple les « races aryennes » qui auraient le devoir, la nature de protéger les autres animaux, des hordes d’autres populations barbares. Ainsi, ils auraient une mission, quasi mystique et ésotérique, de défendre le Vivant, concept qui ne veut strictement rien dire d’un point de vue scientifique ou descriptif. Les personnes d’extrême droite, bien souvent, parle « d’Ordre et de Nature des choses », que « chaque chose à sa place, et doit y rester », que la marche du monde serait menacée si trop de choses « contre-nature » sont mises en place par une société « décadente ».

En 2020, vous trouverez, sans même trop chercher, des tonnes de contenus d’extrême droite et néo-nazi qui proposent de devenir végane, et d’être contre la cruauté envers les animaux, tout en faisant la promotion du racisme. Vous trouverez au choix, sur YouTube, des tutos cuisine pour du houmous, réalisés par des néonazis encagoulés, distillant un discours de pureté et le même discours de quête d’être le plus vertueux possible.

Capture d’écran faite sur une chaîne Youtube, où “comment cuisiner végane quand on est néo-nazi ?”

 

Autre exemple, sur le site Aryanism, entre deux citations et photos d’Adolf Hitler, le véganisme est décrit comme une « conséquence directe de l’instinct aryen de la compassion universelle ». Aussi, la mauvaise image du public sur les militant-e-s animalistes est la faute des « médias juifs ».

Ce genre de propos ne mérite pas d’autre commentaire que le mépris et une réponse claire : non ! Ces discours nauséabonds et dangereux existent bel et bien. Leurs auteur-e-s ne sont pas intéressé-e-s par les questions d’égalité, mais bel et bien par la pureté.

Bien évidemment, la majorité des militant-e-s animalistes ne sont pas néo-nazi-e-s, et je pense même plutôt que la lutte est principalement enracinée à gauche, mais force est de constater qu’il est visiblement possible pour des humain-e-s d’aimer le tofu et d’être nostalgiques du régime nazi sans que leur cerveau implose par tant de vide.

Je crois que si ces personnes pensent ainsi, c’est qu’il y a deux problèmes, évoqués plus haut. D’un côté, la lutte animaliste ne parle pas suffisamment de spécisme et de suprématisme humain. Pourtant, ils sont des paramètres fondamentaux permettant l’existence des abattoirs.

Le second problème est lié à cette perception mystique et ésotérique de rapport à notre environnement. Ce sont l’essentialisme et le naturalisme prescriptif qui polluent les débats. Ils perpétuent des fausses croyances et des idées d’un passé où l’équilibre naturel était roi. C’est à cause du naturalisme prescriptif que nous pensons que les alpages sont immuables, au même titre que les vaches et les poules sont là pour être mangées.

Distinction entre le prescriptif et le descriptif, par Pierre Sigler “L’idéologie du « tout social » nuit aux humains et aux animaux” – 2020, texte et tableau disponible ici

 

Pour m’être déjà exprimé sur ce sujet, je me permets d’en remettre une couche en cet été 2020. Nous devons voir notre lutte comme un progrès social et moral collectif, de toute la société en son entier, plutôt que de continuer à pointer du doigt des comportements individuels, centré sur la vertu des actes d’achats et de boycott.

Si l’on peut être antisémite, ou raciste, ce n’est pas le véganisme qui amènera ces personnes à vouloir un monde réellement plus juste. Il convient donc de développer plus encore la lutte contre le spécisme. Il faut d’avantage mettre en avant cette discrimination injuste pour un jour faire fermer les abattoirs.

A l’instar du racisme et du sexisme qui touche notre société en son entier, nous ne pouvons plus nous cantonner à condamner des pratiques individuelles de manger de la viande, du fromage ou du lait. A part générer de la réactance, c’est sans doute un jeu auquel nous sommes sûr-e-s de perdre. Les végétarien-ne-s sont sans doute moins un obstacle à la libération animale que ne le sont les néo-nazis gobeurs de tofu, n’en déplaise à Anonymous for the Voiceless.

Aussi, la politique doit se débarrasser du naturalisme prescriptif, de penser que l’idée de Nature est fondée et possède un sens. Dans les prochaines années, nous ne pourrons probablement pas passer non plus à côté de la question de la souffrance des animaux sauvages. Si nous continuons de séparer humanité et monde sauvage par ce gouffre abyssal qu’est l’humanisme, nous ne parviendrons pas à relever ces défis.

Un monde post-spéciste est encore à imaginer, les perspectives politiques, sociétales, économiques et environnementales sont encore très floues. Mais elles méritent d’être débattues et réfléchies, en dehors de ces prismes essentialistes, biaisés et parfois franchement hors de propos.

Les moments historiques que nous sommes en train de vivre actuellement doivent en tout cas nous amener à rentrer d’avantage dans le champ de la politique. Pas celle des partis ou des politiciens, mais bel et bien l’exigence que nous nous positionnions toutes et tous collectivement sur le sujet de l’exploitation animale et du spécisme.

Le sort que l’on réserve aux autres animaux ne dépend que de nous, et chaque seconde compte. Nous nous devons aujourd’hui d’être non plus des marginaux, mais audibles et efficaces.

 

A propos de l'auteur-e

Joseph Jaccaz
Joseph Jaccaz
Musicien et militant antispéciste, j’ai un poster de Yves Bonnardel et de Neil Fallon au-dessus de mon lit.

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