Notre société est spéciste et humaniste. Les milieux animalistes et écologistes sont aujourd’hui profondément naturalistes et essentialistes. Ces positions sont, en plus de polluer les débats, la source de mysticisme, d’ésotérisme, d’un souhait de retourner en arrière et d’une pureté dont certain.e.s militant.e.s semblent attiré.e.s.

L’absence du spécisme dans le lexique courant semble être substitué par l’emploi de tout une terminologie naturaliste, où ce qui est naturel est bien, est mieux, est plus sain, est souhaitable. Par opposition, ce qui est néfaste serait contre-nature, chimique, artificiel, synthétique.

L’humanisme est aussi très présent dans les discours, où l’espèce humaine serait détachée par une faille infranchissable de tout le reste, qui serait mis dans une boite appelée « Nature ». La réalité est beaucoup plus complexe et appelle à l’émergence d’une écologie qui prend en compte le monde sauvage, le monde réel, et qui intègre les autres animaux pour ce qu’ils sont, des individus à part entière et non pas les rouages d’un tout via le concept d’espèce.

Les laits maternels de vaches, de chèvres, ou de brebis sont présents dans nos rayons de supermarchés, sur les échoppes des petits producteurs locaux et artisanaux, et s’immisce jusque dans les écoles. Une multitude de sorte de fromages de toutes les sortes sont exposés à la vente, et ce, associés à un gigantesque appareillage commercial et marketing, qui vend à coup de la tradition paysanne des campagnes, de la culture et de la convivialité apparente du sempiternel « coup de rouge » avec un bon « clacos ».

En effet, on entend souvent que c’est grâce aux producteurs de viande et de laits que les pâturages sont beaux et propres, que nos montagnes sont jolies et que sans cette industrie locale, comme super industrialisée – ce serait le chaos.

En gros, à croire la culture autour du lait, la nature a besoin de nous, a besoin qu’on y exploite les vaches.

Nous pensons, à tort, que le lait est consommé dans les normes culturelles depuis des siècles et des siècles, mais il n’en est rien. C’est une chose assez récente dans notre histoire européenne. En Suisse, c’est au cours des années 1960 que le lait est lancé comme une nouvelle mode.

La génération avant nous a pu connaitre l’épisode de l’Histoire Française du « Verre de lait à l’école ». Et c’est en effet à grand renfort d’aide financière que l’Etat Français a contribué à l’époque au développement d’après-guerre de tout un pan de l’agro-alimentaire : celui du lait de vache.

Là où s’arrête bien souvent la pensée des gens est celle-ci :
« On a donné du lait aux enfants, à l’aide des Américains, car on n’avait rien à manger et c’était pour lutter contre la faim. »

Même si ce constat paraît en parti véridique (certaines régions de la France étaient alors en pleine reconstruction, avec de grandes parties du territoire ravagé par des années d’occupation et de guerre), il faut creuser un plus loin et revenir sur les motivations premières du gouvernement  qui l’ont conduit à introduire ce verre de lait à l’école.

C’était en fait, pour lutter contre un paradigme de l’époque, une chose qui a causé bien du tort, par l’appel à la tradition, à la culture, du « on a toujours fait ainsi » : l’alcoolisme infantile (oui oui !).

Avant 1954, beaucoup de parents donnaient du vin rouge à leurs enfants pour aller à l’école, jusqu’à un demi-litre par jour, avec possibilité de remplacer le vin par la bière. Voilà la véritable motivation du gouvernement français de l’époque d’instaurer un produit qui fasse décuver les enfants, instaurer de nouvelles habitudes d’hygiène, pour lutter contre un fléau qu’est l’alcoolisme, qui plus est infantile.

Tout ce petit rappel historique pour rappeler que la chose ne s’est pas faite sans bruit.

Les gens ont lourdement protesté contre l’interdiction de l’alcool à l’école. A grand coup d’appels à la tradition, parce que nous avions toujours fait ainsi, que les scientifiques ne disaient que des choses fausses concernant l’alcool et ses dangers.

Cependant, ce n’est pas en 1954 que le combat contre l’alcoolisme a démarré, ce fut cependant un tournant décisif après des décennies de luttes acharnées entre pro et anti-alcool, luttes ayant débuté au siècle précédent.

A chaque fois qu’un progrès, qu’une avancée morale arrive, celle-ci est toujours minoritaire, critiquée, battue en brèche, pilonnée à coup d’arguments fallacieux et trompeurs. C’était dans la nature des humains de fonctionner ainsi. L’alcool, c’était sain, car c’était naturel et cela était fait depuis des générations.

Certains parents, après l’interdiction de l’alcool à l’école, ont même continué de filer un demi-litre de vinasse à leur enfant avant d’aller en cours. Imaginez-vous un seul instant à la place d’un petit enfant de 5 ou 6 ans, avec un demi-litron de piquette pour aller apprendre les maths à 9h du matin. Cela montre bien comment certains cerveaux apeurés à l’idée de changer de paradigme de société sont prêts à rester dans un monde ancien.

C’est une vision extrêmement conservatrice de la société et le parallèle me semble bon pour revenir en 2020 : c’est exactement ce que nous vivons aujourd’hui, ou depuis quelques décennies du moins.

Le chantier en cours contre le spécisme tente d’instaurer l’égalité dans notre société, où les animaux ne seraient définitivement plus considérés comme des ressources et des objets.

Aujourd’hui, il est presque admis par la plupart de la population que manger des animaux et d’en consommer leurs laits, leurs œufs n’est pas nécessaire et que les animaux souffrent. Cependant, nous continuons d’être dans un monde extrêmement naturaliste et essentialiste. Les choses (et à cause du spécisme, les autres animaux sont rangés dans cette catégorie) ont systématiquement une Nature. Elle peut être positive ou négative, c’est comme si chaque brique de l’univers posséderait une essence, une place et un rôle dans le mécanisme d’un grand tout. Les gazelles sont là pour être mangées, les vaches sont là pour être traites, c’est ainsi que va la vie, que doit fonctionner le monde.

D’une autre manière, une chose qui n’a pas été créée par l’espèce humaine, ou qui tend à se rapprocher d’un monde sans elle est automatiquement connotée comme positive et inversement. Le monde de l’agriculture biologique serait plus « naturel » donc plus « sain ». Mais il n’en est rien, et à aucun moment nous nous posons la question de la justice.

Donc dans les milieux écolos et dans la société spéciste, il serait donc souhaité un retour en arrière, car ce que nous serions en train de faire serait « contre-nature ». Il est d’ailleurs remarquable de voir que les personnes les plus conservatrices et qui disent que le véganisme ne serait pas « naturel » ne s’insurgeront jamais contre l’insémination artificielle (qui pourtant porte plutôt bien son nom) des vaches dans l’industrie laitière.

De cette idée de Nature, il n’en est rien. De la même manière que les parents donnant des doses massives d’alcool à leurs enfants avant d’aller à l’école, notre société continue de considérer les autres animaux (dans les élevages et dans le monde sauvage) comme des éléments indispensables à la bonne marche du monde. Pour aller plus loin, le concept même d’espèce aurait en soi une importance fondamentale et la biodiversité une valeur morale intrinsèque. Je vous encourage à lire mon autre article sur les vaches libres de l’île Amsterdam à ce sujet.

Si nous intégrons la sentience dans notre jugement écologique, la chose est bien différente. En remettant en cause le spécisme, nous accordons de la valeur à ce qui en a vraiment, à savoir la vie des individus.

Dans nos alpages, les vaches ne sont pas là pour entretenir une Nature. L’espèce vache n’a pas de nécessité propre, c’est une excuse que notre société se donne pour légitimer l’exploitation de ces individus.

Sous prétexte de l’immuabilité des paysages, les individus sont ignorés et seuls les services écosystémiques biaisés sont retenus. Prôner la fin des pâturages, c’est s’assurer les foudres des gens, sous prétexte de l’inconnu que vont devenir les paysages alpins sans les vaches, sous prétexte qu’ils ne peuvent pas se permettre de transformer ces paysages autrement.

Il ne semble pourtant pas que la question se pose avec la même pertinence lorsqu’il s’agit de terrasser des pans entiers de montagne pour y mettre des vignes. Mais la remise en cause de la présence de ces animaux dans nos montagnes semble être perçu comme une menace ultime à la bonne marche du monde…

Dans tous les cas, les paysages sont dynamiques, changent et bougent. Avec l’émergence des changements climatiques, ils bougeront de toute façon et nous devrons réinventer notre rapport avec notre environnement.

A écouter les écologistes naturalistes, plus la biodiversité serait grande, mieux ce serait, et l’équilibre naturel doit être conservé, fixe, immuable et magnifié. Or, le monde sauvage est cruel, avec une absence de justice, les scientifiques s’accordent aujourd’hui que l’équilibre naturel n’existe pas (source supplémentaire).

Nous devons œuvrer en tant qu’animaliste à l’émergence d’une écologie qui prend en compte la sentience, qui prend en compte les intérêts fondamentaux des autres animaux, bref : vive l’émergence d’une écologie sentientiste !


Pour aller plus loin : 

Lectures

Yves Bonnardel, En finir avec l’idée de Nature
La révolution antispéciste, Y.Bonnardel, T.Lepeltier, P.Sigler, PUF, 2018

Vidéos

La tronche en Biais, l’appel à la nature 
Thomas Lepeltier, Faut-il sauver la gazelle du lion ? 


 

A propos de l'auteur-e

Joseph Jaccaz
Joseph Jaccaz
Musicien et militant antispéciste, j’ai un poster de Yves Bonnardel et de Neil Fallon au-dessus de mon lit.

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