J’aurais aimé que ce texte sorte sous de meilleurs hospices, mais rattrapé par l’actualité, je me sens obligé de vous partager la menace qui pèse sur la vie de Rambo, un rescapé qui vit actuellement sur le sanctuaire de 269LA.

La vie de Rambo est menacée, car ce dernier serait “sans papiers”. Le spécisme est ici dans l’une de ses démonstrations de force et d’oppression sans chercher à se cacher. Toutes les informations ici, merci de votre soutien.

Rambo – crédit photo 269LA


L’idée de ce dossier vient d’un échange houleux entre les membres de 269LA et 269Life. J’y ai des camarades dans les deux « camps » et je trouve que chaque côté à raison sur certains points.

C’est parce que les autres animaux sont toujours plus nombreux à mourir[1], dans les abattoirs ou sur les ponts des bateaux de pêche, à coup de balles ou de seringues que l’unique motivation de ce texte est d’essayer d’élever le débat et de rassembler plutôt que de continuer à diviser une énergie militante qui m’apparaît comme de plus en plus rare à mobiliser sur le long terme.

Devenir militant est facile, le rester est beaucoup plus ardu. L’année 2019 fut une année remarquablement militante, mais plusieurs choses négatives ont retenu mon attention et m’ont bien souvent rendu plus triste qu’autre chose.

Je vous propose ici une rapide analyse (complètement subjective) du mouvement militant francophone, en espérant que cela suscite le débat, des prises de décision concrètes et que tout le monde s’en sorte grandi.

2020 doit être l’année où nous passons à la vitesse supérieure, nous devons être à la hauteur de nos ambitions. Nos ambitions sont que les abattoirs ferment, que la société cesse d’être spéciste. C’est un changement de paradigme énorme, comme aucune société n’en a encore connu. Les luttes pour l’égalité prennent du temps, mais je crains que notre mouvement doive se remettre en cause pour gagner en efficacité. A l’heure où les autres animaux meurent toujours plus nombreux à cause du spécisme. Nous ne sommes pas en mesure de réaliser nos objectifs, d’instaurer un vrai rapport de force sociétal et de redessiner concrètement une société débarrassée de l’exploitation animale et du spécisme.

Ce que je souhaiterais vous partager en premier point, c’est malheureusement le pire, car nous n’y pouvons pas forcément grand-chose à une échelle individuelle. Nous n’avons pas, ces dernières années, réussi de grands résultats.

Par résultat, j’entends la fermeture définitive de nombreux abattoirs, de grandes chaînes ou de laboratoires. Nous n’avons pas vu une évolution flagrante du cadre législatif dans lequel nous vivons, il n’y a pas eu de grandes lois. Les seules évolutions notables sont des petites victoires (le fait qu’un groupe cesse d’acheter des œufs issus de poules en batterie), les associations contiennent toujours un peu plus de membres, et les alternatives végétales se répandent et participent à diminuer la pression sociale.

Cependant, le nombre de victimes du spécisme ne cesse de croître, et l’efficacité militante est semble-t-il en baisse. Les actions coups de poing connaissent la répression, les actions militantes semblent être moins nombreuses et moins percutantes. Certes, il y en a toujours, mais elles sont moins audibles et mises en avant (allez pourtant regarder les publications de Unoffensive Animal ou Vegan Corporation, ces comptes en parlent !). Mais les désobéissant.e.s, celles et ceux qui ont agi à visage découvert ont soit disparu ou sont actifs dans des sanctuaires et refuges, et tout ce petit monde semble s’être renfermé sur lui-même.

Blocage de l’abattoir Friselva 2019 – Crédit photo : Julien Derreux      Via Solidarité avec nos camarades antispécistes détenu.e.s en Suisse

Concernant les sanctuaires, je pense que leur présence est indispensable, de créer l’exemple en implantant, par le fait, des territoires non spécistes. Mais force est de constater que leur existence constitue de véritables dépenses financières et militantes.

Lire aussi : le sanctuaire un espace pour un nouveau rapport aux animaux ?

Je pense que l’union, et les malheureux compromis sont sources de solutions.

Oui, les compromis c’est chiant, et ça ne tient jamais bien longtemps, mais essayons de nous trouver des alliés. Les compromis sont temporaires, mais ont le mérite de pouvoir nous rendre plus gros et plus forts. Si un antispéciste se présente à une élection, alors pourquoi ne pas voter pour lui, même si l’on est un anarchiste abstentionniste convaincu (c’est mon cas ici, je ne sais vraiment pas quoi faire, aidez-moi !) ? Si une marque de la Silicon Valley de l’espace nous sort un burger de doux dingue, devons-nous par principe le refuser car ce serait pro-capitaliste ? Si une association est sur le point de choper une mini avancée (sur la suppression d’une sorte de cage par exemple), qu’est-ce que cela nous coûte d’en signer la pétition ? Personne n’ira regarder si votre nom est inscrit et ira vous dire dans 20 ans « Bouh, le salaud de traître-Welfariste ». Je crois que la quête de la vertu n’est pas compatible avec la lutte contre le spécisme. Si une avancée, une faille, une brèche peut se faire, saisissons-la et soutenons-la !

Je me permets de citer un passage d’un de mes documents préférés, à propos d’une initiative welfariste qui n’avait pas été soutenue par les camps les plus « radicaux ».

« Si l’on en croit les propres déclarations de la filière porcine française, l’interdiction de la coupe de la queue et du limage des dents des porcelets réclamée par Compassion in World Farming (…) menacerait sa survie à cause des coûts que cela entraînerait. Dans cette optique, c’est moins le discours qui est tenu publiquement qui importe, que le résultat obtenu. […] L’opposition entre « réformistes » et « révolutionnaires » reflète sans doute plus les partis-pris idéologiques et les postures caractérielles des militants que des stratégies dont les objectifs et les moyens auraient été mûrement pesés en fonction de leurs objectifs, de leurs conséquences et de leur efficacité. »[2]

Cet exemple est parlant et je suis sûr qu’il y en a d’autres qui appellent et appelleront au rassemblement.

Et là, je vous vois venir : « mais Joseph, si un [là, tu peux insérer au choix violeur/pédophile/nazi/Alain Soral/naturaliste/humaniste/religieux/fan d’homéopathie/danseur de tektonik] vient vers toi, et te propose une action allant dans le sens de la fermeture des abattoirs, tu te joindrais à lui sans sourciller ? »

Je pense (c’est une impression complètement subjective) que les militants animalistes représentent bien plus la société qu’on ne le pense. Et oui, cette société comprend des racistes, des xénophobes, des pro-patriarcats, des violeurs et j’en passe. Alors quoi faire ?

Alors pour répondre à cette question et en essayant de ne pas faire trop appel à mon expérience, je ne peux que constater certains points.

Tout d’abord, il faut différencier les individus des organisations. Ce sont deux niveaux qui ont des idées/stratégies/actions à partager.

Concernant les individus, chacun doit se poser la question du « qui suis-je pour imaginer que cette personne a des valeurs problématiques (car oui, le sexisme et le racisme, par exemple, sont problématiques si jamais) ? Suis-je bien certain que cette personne agit ainsi ? Quels sont les faisceaux de preuves me permettant de juger si cette personne l’est ? »

Parfois les choses sont trompeuses, et les réseaux sociaux n’aident franchement pas à se faire une bonne opinion. Bon nombre des guerres intestines entre associations et militants ont lieu sur les réseaux sociaux. J’émets l’hypothèse qu’assis autour d’une table, les résultats en seraient bien différents.

Ensuite, pour l’avoir constaté (là du coup, c’est pas du tout scientifique), si une personne possède des valeurs problématiques, elle sortira du mouvement. Soit d’elle-même, soit parce que le décalage entre le corps militant et l’individu est trop immense. Il est possible que la personne se rende compte de ses privilèges, de ses mauvaises prénotions et de ses intuitions trompeuses, et accepte de modifier son jugement. C’est plus rare mais c’est aussi possible.

Concernant les associations en tant que telles, je pense que c’est la hiérarchie qui pose souci. Si l’horizontalité et l’absence de pouvoir est effective, je ne vois pas comment une association luttant contre le spécisme peut s’acoquiner avec une autre discrimination. Je vous rends donc extrêmement attentifs au fait de questionner la légitimité des organisations hiérarchisées verticalement. Si le débat est l’outil principal d’une organisation, si les jugements sont suspendus lors de l’examen des arguments, si l’esprit critique règne avec bienveillance, alors la lutte ne pourra en être que plus efficace !

Les enjeux sont suffisamment importants pour que nos guerres intestines se règlent, les abattoirs, eux, ne nous attendent pas…

Pour finir, je vous encourage à la lecture de ce formidable bouquin qu’est « La théorie du Tube de Dentifrice » de Peter Singer, et qui retrace l’histoire et les stratégies d’Henri Spira.[3]

Dans la prochaine partie de ce dossier, j’aimerais approfondir cette question de l’horizontalité, ainsi que la question de la formation militante.

Sources et liens :

[1] Rapport de statistiques – Proviande

[2] L’exploitation animale est une question de société – Peter Singer et Yves Bonnardel

[3] Théorie du tube de dentifrice : Comment changer le monde selon Henry Spira, Peter Singer, Ed. Goutte d’Or

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A propos de l'auteur-e

Joseph Jaccaz
Joseph Jaccaz
Musicien et militant antispéciste, j’ai un poster de Yves Bonnardel et de Neil Fallon au-dessus de mon lit.

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